Sans titre

Le taxi part et je reste là, devant la maison, avec mes valises, à regarder les fenêtres: les yeux profonds et sombres des maisons oubliées.

Je décide d’entrer par derrière, par la porte vitrée qui donne au jardin. Autrefois c’était un jardin ensoleillé et vert, mais aujourd’hui il est marron et sombre.

La porte vitrée glisse avec difficulté et je rentre en faisant attention à ne pas traîner des feuilles sèches sous mes souliers.

Dans la maison, une odeur sucrée, vaguement familière, me reçoit immédiatement. Je me sens bien à l’aise. Le salon est très ordonné, même immaculé, sauf pour une couverture couleur crème qui n’est pas pliée. Je la prends et couvre avec elle mon visage. Son odeur est tellement vive que j’ai l’impression d’être là à l’embrasser. J’ai du mal à m’en séparer alors je me couvre les épaules avec elle et commence le tour de la maison.

Dans la cuisine tout est rangé. Comme toujours. Je m’assois à la petite table, là où j’aimais prendre mon café et mes tartines. J’aime bien caresser la surface de cette table en bois. Cette table si vieille et si solide. Soudain, j’ai 5 ou 6 ans, une grande tartine est dans l’assiette en face de moi, avec des œufs brouillés. Je suis en train de lécher le beurre de la tartine, mais je n’ai pas envie de finir la tartine ni de manger ces œufs qui sont devenus froids. Maman et papa sont là avec moi. Ils ne me permettront pas d’abandonner la table sans avoir fini mon petit déjeuner.

Un bruit de dehors me fait sursauter. Je me suis assoupie à cette table en bois sans m’en rendre compte. Bientôt il fera nuit et la cuisine est déjà dans la pénombre. Je me lève et je vois la couverture qui est tombée par terre pendant que je dormais. Je la ramasse, me couvre les épaules encore une fois réconfortée par son odeur et je sors de la cuisine pour monter les escaliers.

La chambre, le grand lit, le bureau en face de la fenêtre, tout est comme avant, tout, sauf le pied à perfusion à côté du lit. Ils ont du l’oublier, ou peut-être quelqu’un viendra le chercher plus tard.

Cet objet détonne dans le douceur de la pièce et j’ai failli m’étouffer en le découvrant. Je reste quelques secondes à l’observer, puis je cours jusqu’à la salle de bains et je m’agenouille devant les toilettes.